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FURUNES, Anne-Karin

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De l’image à l’événement

Votre première impression : une zone noire, tout comme le carré noir de Malevitch. Puis, à l’instant où la lumière se répand sur le canevas, le jeu peut s’amorcer. Vous vous rendez compte que ce carré noir nimbé de lumière prend vie et que ces conditions de luminosité changent la donne. Ainsi, l’image devient un événement auquel vous-même participez par vos propres mouvements. Fréquemment, l’œuvre comporte un visage, mais elle peut tout aussi bien illustrer un groupe de personnes ou un paysage.
Anne-Karin Furunes a étudié l’art pendant dix ans, respectivement à Oslo et à Trondheim, ville où elle a développé une technique de perforation particulière, dans le cadre de ses études à l’Académie d’art, de 1993 à 1994. Elle a fait également des études en architecture à Oslo et à Trondheim, de même qu’à Londres et à Copenhague. Devenue architecte, elle a toutefois décidé de se consacrer à l’art.
Totalement sous le charme des physionomies, Anne-Karin Furunes m’a confié marcher pendant des heures dans les rues des grandes villes juste pour observer le visage des passants, une source inépuisable de fascination et d’intérêt.
Elle dépeint des groupes de personnes dont le destin fut oublié par la société, comme les Juifs déportés de Norvège de même que ceux qui furent soumis aux pratiques hideuses de l’eugénique, mais encore des humains qui se battirent pour quelque chose, par exemple, en combattant les soldats allemands pendant l’occupation nazie de la Norvège. L’artiste met également l’accent sur des femmes soldats qui prirent part à la guerre civile finlandaise de 1918.
Son but n’est certes pas de faire de la politique avec de telles images, du moins pas au sens strict du terme; considérons-les plutôt comme un plaidoyer pour la beauté et la vulnérabilité des peuples. Peut-être devrions-nous apprécier son message sous l’éclairage des traditions humanistes et des enseignements de l’Ancien Testament, voire un rappel de la philosophie d’Emmanuel Levinas. Selon Levinas :
La relation avec l’autre n’est pas une idyllique et harmonieuse relation de communion, ni une sympathie par laquelle nous mettant à sa place, nous le reconnaissons comme semblable à nous, mais extérieur à nous : la relation avec l’autre est une relation avec un Mystère. C’est une extériorité ou plutôt une altérité, car l’extériorité est une propriété de l’espace et ramène le sujet à lui-même par la lumière, qui constitue tout son être. (Le temps et l’autre, Emmanuel Levinas, Paris PUF, coll. Quadrige, 1983 (91 p.), p. 63.)

Le visage est un livre ouvert, le déclencheur du moment crucial de la rencontre avec l’autre. Les oeuvres montrent des femmes ordinaires aux yeux rêveurs, des femmes un peu méfiantes à l’idée d’être photographiées et qui, pour la plupart, n’ont pas pris la pose; ce sont des visages inexpressifs, aux yeux tristes ou émerveillés, dont la raison ne nous est pas révélée d’emblée. L’on s’interroge sur l’identité de ces personnes et ce qu’elles savaient du sort qui leur était réservé… Parfois, un visage dévoile la pensée fugitive qui assaille au moment d’être photographié « officiellement » : ai-je l’air sérieux, confiant et respectable ?
En outre, la nouvelle série d’oeuvres regroupe plusieurs photos de jeunes. Les jeunes semblent former un groupe vulnérable dans la société d’aujourd’hui : qu’attendent-ils de l’avenir à une époque où l’avidité insatiable prévaut, comme le démontre encore notre exploitation de la nature. Ces jeunes cherchent-ils à oublier, croient-ils leur avenir menacé ?

Le cadrage de l’image est une caractéristique reconnaissable du travail d’Anne-Karin Furunes. Dans certaines œuvres, elle montre d’ailleurs les yeux, élément d’intérêt constant, à l’intérieur d’une bande horizontale étroite. Elle utilise aussi des portraits doubles, de face et de profil, ce qui est évocateur du système utilisé par la police pour ficher les criminels ou présumés criminels.
Le rôle de la perforation dans l’image paraît double. D’une part, la perforation peut être vue comme marque physique, laquelle fait figure d’indice renvoyant au temps et, d’autre part, puisque ces perforations ressemblent à des pixels photographiques, l’image peut sembler avoir été intégrée au sein de la sphère publique, partageant ce même esprit dans lequel sont de nos jours présentés les médias, en tant qu’espace public ou sphère publique. Dans ce cas, le procédé d’édition comporte deux étapes : premièrement, la sélection d’une photographie comme sujet du tableau et, deuxièmement, la référence à la technique photographique employée dans les médias de masse. Ces images désormais empreintes de contemporanéité font simultanément partie de notre conscience collective, émouvantes de beauté et d’humanité et compte tenu du fait qu’elles se métamorphosent au gré de nos mouvements. Animés par cet esprit qui est présent dans l’art actuel, nous pouvons donc décider du voir et du comment voir.
Ayant gagné en expression depuis que l’artiste développe sa technique (sur près de 19 ans), l’acte de perforer des trous a atteint un niveau d’abstraction; telle une grille moderniste ayant sa vie propre au même titre que l’image visuelle qui compose l’œuvre, la technique paraît intrinsèque à l’image. Cette structure remplit deux fonctions au sein de la totalité de l’espace pictural : introduire la notion de temps dans l’image et créer un dialogue entre la lumière et la situation environnante, mais de façon nuancée, raffinée et expressive, selon ce qu’Anne-Karin Furunes juge nécessaire, pour mieux contrôler les divers points d’observation.
En guise d’introduction au monde pictural d’Anne-Karin Furunes, voici un poème du poète suédois Gunnar Ekelöf (1907-1968) qui vient paraphraser les intentions de l’artiste non seulement en ce qui a trait à la stérilisation forcée des femmes, mais plus généralement, son besoin d’élucider comment ces événements ont pu se produire. Alors que nous sommes également confrontés aux jeunes d’aujourd’hui et à leurs soucis. Fondamentalement, le problème que l’artiste a soulevé porte sur la responsabilité partagée et l’éternelle question de savoir si enfin une leçon aura été tirée de ces tragédies.

Se voir dans les autres

Voir dans les autres;
son propre état, ses besoins, sa faiblesse, son humanité.
Être de socialité dans son cœur et de socialité dans son esprit!
Le cœur n’est point impulsion passagère, mais fidélité.
Le cœur n’est point cycle économique.

(N.d.T. : adaptation française libre de la traduction du suédois vers l’anglais par Muriel Rukeyser, parue dans Modern Scandinavian Poetry 1900-1975, Italie, 1982)

Un sentiment beau et solennel circonscrit ces images d’où émane la beauté de l’humain dans toute sa fragilité et qui nous prie de la reconnaître en soi. Ce sont certes des icônes dans le sens générique du terme, mais aussi d’un point de vue spirituel et méditatif. En perçant ces images, la lumière les rend momentanément vivantes, occupant avec nous le même espace-temps.

Maaretta Jaukkuri
* (Maaretta Jaukkuri est commissaire et professeure à l’Académie des beaux-arts de Trondheim (NTNU). Elle est également professeure à l’Université d’Art d’Helsinki, où elle vit.)

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